Mon boulanger a été ubérisé !

Une prospective-fiction pour réfléchir au futur de l’ubérisation. On imagine, on discute… On agit. Pour vous, cette anticipation est probable ou non probable ? Souhaitable ou non souhaitable ?

2037. Coup de torchon dans les fournils, les boulangers sont ubérisés. En un croissant de Lune, ils passent du four au moulin de la nouvelle économie et font leur bon pain de ces bouleversements.

Chaque matin, dès que j’ai les yeux ouverts, je gesticule pour ouvrir l’application Peter Pain et commander ma baguette bio-détox et énergisante. Quelques minutes plus tard, un drone le pose sur ma table de cuisine.

Ce dispositif a été lancé quand des milliers de personnes ont investi dans des panibriquantes ou imprimantes 3D spécialisées dans la fabrication du pain.

Les panibriquantes n’ont rien à voir avec les machines à pain d’antan. Ces robots ménagers avaient robotisé le processus artisanal de fabrication du pain, alors que les panibriquantes impriment des couches de pâte et effectuent une cuisson moléculaire à basse température. Ce système est aussi rapide que souple. Le consommateur passe sa commande sur sa tablette. La machine fabrique en une minute sa baguette, sa couronne, sa miche avec la farine et les composants choisis.

La qualité du pain étant au rendez-vous, les panibriquantes se sont répandus comme des petits pains. La start-up Peter Pain a surveillé le marché. Quand un nombre suffisant de personnes possédaient des panibriquantes, ils ont lancé leur plateforme mettant en relation les possesseurs de panibriquantes et les consommateurs. Quand les panifabeurs ou fabricants occasionnels de pain sont disponibles, ils créent un ou plusieurs pains en plus pour les voisins. Gisèle, mère de famille, produit chaque matin une quinzaine de baguettes : « Comme j’allume la machine pour faire du pain pour la famille, j’en fais aussi pour des personnes habitants à proximité. J’amortis ainsi ma machine. »

En quelques mois, Peter Pain est devenu incontournable. Plusieurs éléments ont contribué à ce succès.

Le pain imprimé est personnalisable. On peut intégrer tous les ingrédients que l’on veut dans sa composition. Les accompagnants de personnes âgées ou malades peuvent y ajouter les médicaments.

Il n’y a plus de gâchis. La taille de la baguette s’adapte au nombre de personnes à qui elle est destinée et à leur appétit. Un algorithme apprenant définit la taille. Les pains sont livrés à domicile dans un temps record. Ils sont déposés sur la plateforme de livraison express de proximité. Des drones, des cyclistes ou des marcheurs font les derniers mètres.

L’arrivée de Peter Pain a provoqué un grand chambardement chez les boulangers.

Ils ont commencé par ne pas y croire. Ils sont sortis de leur mitron pour soupirer que boulanger était un vrai métier et que jamais une machine ne les remplacerait. À les entendre, les baguettes réalisées par les panibriquantes n’étaient que des édulcorants de baguettes. On ne parlerait plus de cette machine dans quelques mois. D’ailleurs, c’était comme pour les pains au chocolat, il fallait faire refroidir l’idée avant de savoir si elle est bonne.

Comme Peter Pain faisait de plus en plus d’adeptes, les boulangers se sont mis à tirer à boulets rouges sur cette innovation. Des lobbyistes tordirent la loi pour montrer que le pain devait être créé par des boulangers diplômés. D’autres firent courir des rumeurs d’une épidémie d’ergot de seigle provoquée par les panibriquantes.

Le boulanger Paul tenta de mettre Peter Pain dans le pétrin en installant des distributeurs de pain à tous les coins de rue. Ces machines servirent de défouloirs aux boulangers agacés par l’arrivée de Peter Pain.

Pour éviter de perdre leur gagne-pain, les boulangers formés au collaboratif invitèrent leurs clients à trouver la solution à leur problème.

La première proposée fut que leurs baguettes soient gratuites. Les boulangers examinèrent l’économie biface initiée par des Google. Ils proposèrent donc des baguettes nano-pucées qui analysaient toutes les données de ceux qui les mangeaient. Elles n’eurent qu’un succès limité. Les clients craignaient les démangeaisons provoquées par les nano-puces.

D’autres racontèrent qu’ils continueraient à acheter leurs baguettes si leur boulangerie devenait un lieu incontournable du quartier. On vit arriver des coboulanges où l’on pouvait travailler en dégustant des croissants chauds. Puis des boulaveries (boulangerie laverie), des repboules (boulangerie qui répare tous les objets du quotidien), des santiboules (des boulangeries où l’on peut méditer, faire du sport, parler santé et alimentation)….

Le réseau Faboul se développa. Son objectif était d’aider les boulangeries à attirer des clients dans leurs locaux. Il devint Cobouche lorsque les boucheries furent ubérisées avec l’arrivée de l’imprimante à viande.

Et dans ce tohu-bohu, des boulangers continuèrent à faire leur pain quotidien. Ces artistes avaient tous les jours un peu plus de clients, car leurs baguettes étaient rares et excessivement chères. Leurs clients n’achetaient plus un kilo de pain, mais la part de l’âme de celui qui l’a produit ou plus prosaïquement l’histoire racontée.

Ce grand choc de la boulange fit comprendre aux boulangers et autres fabricants de biens matériels que tous les secteurs peuvent être ubérisés. Même les formes d’organisation qu’on prend pour immuables peuvent disparaître. Ils comprirent que face à cette tornade, ils n’avaient qu’une alternative : s’adapter ou mourir.

Depuis, la devise des boulangers est devenu :

« Quand on rentre dans le moule, on devient vite tarte, quiche, flan… »

Sous les pavés, la prospective-fiction

Série en trois épisodes

Épisode 3 : Au cours des épisodes précédents, nous avons découvert comment la prospective-fiction s’inscrivait dans l’évolution de la prospective. Nous avons ensuite compris à quoi elle pouvait servir. On soulève maintenant le capot de ce moteur à futur pour dégager des principes qui sous-tendent cette discipline.

Une discipline acquiert ses lettres de noblesse lorsqu’on l’affuble de quelques principes. La prospective-fiction ne voulant pas déroger à la règle, nous allons opter pour leur déclinaison.

Principe 1

Le premier principe est de créer des récits futuristes familiers.

Les histoires de prospective-fiction réussies provoquent un sentiment d’étrangeté familière. Elles doivent donner l’illusion que le futur est à la fois différent du présent, et en même temps proche, voire familier. On ne joue pas dans la cour de la science-fiction qui crée des récits pouvant en totale rupture, on reste dans celle du possible, probable. C’est cette proximité décalée qui permet de critiquer, manipuler, enrichir le débat sur un sujet.

Prospective-fiction ou la science-fiction

Si l’on propose des histoires qui partent du principe que, demain, les chiens parleront comme les humains, on n’aura pas beaucoup de réflexions utiles pour agir aujourd’hui. En revanche, si l’on pense que demain tous les animaux domestiques seront connectés à leurs maîtres, aux autres chiens et au mobilier urbain, alors là des idées de produits et services peuvent émerger.

Principe 2

Dans cette logique de proximité, le deuxième principe est d’utiliser les préoccupations actuelles et les innovations comme trampoline pour se projeter dans le futur

On peut tirer sur une problématique air du temps. On déroule la pelote en la projetant dans le futur. Le principe est basique. Il se résume à : « Et si demain, la pratique se généralisait ? ».

Heureux soient les collaborateurs !

Le bonheur en entreprise est une des tartes à la crème du moment. On enfonce le clou et le bonheur devient la finalité première d’une entreprise. Souhaitable ou pas ? On invite ensuite à répondre à la question.

Heurts et bonheurs de l’entreprise heureuse

À la Saint Uber

L’ubérisation est sur toutes les lèvres. On avance d’un cran en imaginant que demain les boulangers seront ubérisés. Après avoir compris que cela pourrait être probable, le lecteur pourra dessiner d’autres contours à la société de demain.

Mon boulanger est ubérisé !

On peut aussi s’interroger sur les futurs usages d’un dispositif technologique.

Tout prédire

Sorti en 2002, le film Minority Report traite de la prédiction des crimes. L’agent John Anderton est à la tête d’une unité de police très particulière, la division « Pré-Crime », capable de détecter un criminel avant qu’il ne le devienne. Un jour, il découvre qu’il est le prochain criminel que les Précogs ont désigné.

Aujourd’hui des algorithmes vendent leur capacité de prévision. Que deviendront nos vies si l’on peut prévoir nos maladies, notre carrière professionnelle, notre vie amoureuse, l’heure de notre mort ?

Tout imprimer

L’imprimante 3D est à l’honneur. Est-ce que demain ce système de fabrication additive permettra de tout imprimer. Dans ce cas, on pourrait s’imprimer une nouvelle tête. Le récit absurde interroge les limites d’une technologie.

Trop d’objets

Dans les discours, la médecine connectée est la panacée de la santé de demain. Peut-elle aussi avoir des limites ? Est-ce qu’avec la multiplication des objets connectés l’hypocondrie ne va-t-elle pas devenir la nouvelle maladie ?

Vachement connectés

Principe 3

Si la prospective-fiction oriente les débats, les réflexions dans le sens de la production d’histoires, les récits doivent être mis en scène et adaptés au public qu’il vise.

Cela peut être :

  • Une image qui fait immédiatement réagir.

Dans Mur mitoyen, Mac Mollon raconte le futur des familles.

  • Un prototype

À Futur en Seine, le robot qui remplit des punitions a eu un vrai succès et suscitait de nombreuses interrogations

 

  • Des scénarios pour vidéos.
  • Des histoires courtes pour animer des séminaires
  • Des journaux télévisés ou papiers de 2030, 2050 ou 2100

 

  • Des catalogues, dicos, guides…

Dans le registre de l’accumulation, il y a de nombreuses pistes à explorer.

En 2014, Julian Bleecker et Bruce Sterling, un catalogue de vente par correspondance façon L’homme moderne. Le TBD Catalog est rempli d’objets loufoques pour notre futur immédiat. Fini l’ennui des mornes trajets en Google Car : The Miguel Bay Driving Experience Company est un spray à appliquer sur les vitres du véhicule, pour enrichir le paysage de catastrophes naturelles, d’explosions dignes d’Hollywood ou d’invasions militaires ».

Arrivé à la fin de l’article, on constate que la prospective-fiction n’est pas rigidifiée par des principes rigoureux. Il y a en tout de même un incontournable. Il faut assez sérieux, précis, méthodique dans la démarche pour ne pas se prendre au sérieux et faciliter les métissages d’imagination. Pour reprendre la devise des boulangers ubérisés de demain : « Quand se coule dans le moule, on devient tarte, quiche, flan… », il faut donc être assez souple et agile pour faire les pas de côté nécessaires pour réfléchir de manière productive et intelligente au futur.

Prospective-fiction, l’homme au centre du jeu

Une série en trois épisodes

Épisode 2 : Au cours de l’épisode 1, on a découvert que la place qu’occupe la prospective-fiction dans la prospective. On avance d’un pas pour explorer ses différents usages.

Pour éviter les propos longs comme un jour sans amour, je vous propose d’illustrer ces usages par des exemples.

Traduire, démystifier, faciliter la compréhension

L’épisode 1 a démarré avec l’expression : « le futur a la côte ». Je reprends la formule en disant : le jargon a la côte dans tous les milieux professionnels ! On crible ses propos d’acronymes et autres perturbateurs de compréhension pour discuter entre pairs et éloigner les blancs-becs. Les startupers et autres faiseurs du futur ont leur novlangue. Elle évite qu’un néophyte lève le doigt pour dire : « Vous ne croyez pas que si vos big data et vos rugissantes technologies donnent du sens à votre vie, elles vous font aussi perdre le bon sens. ». À partir de cette digression, on a compris que le premier intérêt de la prospective-fiction est de traduire des problématiques a priori compliquées en récits simples. En deux coups de cuillères à mots trempées parfois dans un peu d’humour, on passe de discours techno-machistes incompréhensibles pour les non-initiés à des approches accessibles.

Commande de pizza

Il faut vraiment être resté depuis quelques années la tête dans le sable pour ne pas avoir entendu des « grosses données » ou « big data ». Mais, même s’ils ne sont pas des autruches, les néophytes ont du mal à comprendre comme le flot de 0 et 1 va transformer la vie quotidienne. Le déclic se fait immédiatement en racontant la commande de pizza dans le futur.

Provoquer des débats, favoriser l’émergence de différents points de vue

La prospective-fiction jette des pavés dans la marre pour que la problématique éclabousse et qu’on ne puisse plus l’ignorer. Le principe est de l’aborder de manière légère et un peu décalée pour favoriser des débats de fond faisant émerger différentes visions. En clair comme les échanges ne sont pas plombés par des experts qui font passer leurs visions du futur pour des certitudes, les échanges sont plus riches.

Quand il y a des gènes, il y a à réfléchir

CrisprCas9 est le nouveau couteau suisse de la génétique. Conçu par la Française Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna, il révolutionne la manipulation génétique. Avec lui, modifier l’ADN est de n’importe quelle espèce, y compris chez l’homme devient un jeu d’enfant. Est-ce que demain on aura des lapins fluorescents, des poules roses, des HGM (humains génétiquement modifiés) ? Quant la technologie rend possible ce qui était avant impossible, il convient de débattre avant qu’il ne soit trop tard.

Le Pink chicken projet imagine que les poules seront roses fluo.

Dans « Gènes égoïstes », je m’interroge sur l’avenir du couple. Comment cela se passera-t-il lorsqu’il pourra programmer son enfant ? Le sujet est sérieux, l’approche est ludique… Le décalage fait réagir.

Humaniser l’innovation

Nous vivons une période de transition. Nous sommes en train de passer d’une situation stable à une autre. Ce passage est un moment chaotique. La stabilisation s’effectuera en faisant émerger des innovations qui seront la charpente de nouvelles organisations. Dans ce contexte, il est logique que les entreprises se soient engagées dans une course effrénée à l’innovation. Mais dans leurs emballements, elles se focalisent sur les innovations technologiques et oublient un peu, voire beaucoup, que c’est surtout l’homme qui ferra le monde de demain. En projetant ces innovations dans des futurs quotidiens, on envisage leurs aspects éthiques, culturels, sociaux et remet les futurs usagers, donc l’homme, au centre des préoccupations.

Sécurité totalitaire

Dans un climat de crainte d’attaques terroristes, la reconnaissance faciale a le vent en poupe. Mais, elle fonctionne qui si on ne sourit pas. Va-t-on aller jusqu’à nous interdire de sourire ?

Ne souriez pas, vous êtes filmés

Réalité augmentée ou diminuée

La réalité augmentée ajoute des informations à ce que nous envoyons. Dans ce cas, nous pouvons aussi envisager la réalité diminuée. On se pose alors la question de ce que nous ne voulons pas voir.

 

NB : Vidéo intéressante découverte sur Facebook. Je ne connais pas les auteurs.

Inventer de nouveaux produits et services

L’imagination est la meilleure compagnie de transport du monde. Cette ressource est inépuisable, recyclable est permet de faire de découvrir des territoires inexplorés.

Lorsqu’on effectue des ateliers de prospective-fiction, on ne détermine pas une date pour le futur. Le futur c’est dans 10 ans, 20 ans, 30 ans… La consigne est qu’on se projette dans un temps où les freins du présent n’existent pas. Ce sera donc plus 2040-2050 pour l’immobilier et 2025-2030 pour des avocats. Cette liberté assouplit les neurones et favorise l’imagination. Résultat, je suis toujours étonnée de la performance des idées.

Edison disait : « Le génie c’est 1% d’inspiration et 99% de transpiration ». La prospective-fiction contribue à ce 1% d’inspiration. En revanche, elle n’est pas du tout adaptée pour les 99% de transpiration.

Catalogue d’idées

S’appuyer sur les innovations existantes pour faire imaginer un catalogue de produits existants est un superbe exercice. Le résultat est souvent assez exceptionnel.

Ikea l’a fait.

On trouve aussi des idées décalées dans le Dico des idées désirables. Comme le livre est un peu ancien, je vous l’offre (PDF du dico des idées désirables).

Manager

Depuis quelques années, le PDG d’Amazon Jeff Bezos a interdit les présentations PowerPoint à ses employés. Pour lui, elles favorisent l’impasse sur des concepts essentiels, aplanissent les niveaux d’importance et ignorent les interconnexions entre les idées. Il les oblige à faire des mémos. La structure narrative force à réfléchir de manière plus intelligente. C’est exactement la même chose avec la prospective-fiction. On n’enferme pas la pensée dans un carcan servant des platitudes, on lui laisse les moyens de s’exprimer.

La prospective-fiction est aussi devenue un mode de management pour certaines entreprises américaines. Le CIO balance des visions fictionnelles de l’avenir et après les collaborateurs doivent ramer pour que sa fiction devienne réalité.

Jeff Bezos excelle dans l’exercice. En 2013, il crée le buzz avec Amazon Prime Air, un service utilisant des mini-drones pour acheminer des colis en une demi-heure. Depuis, ses équipes planchent sur l’affaire.

Mais, le grand artiste du management en mode prospective-fiction est incontestablement Elon Musk, PDG de Tesla.

Il assure sa notoriété en balançant des visions décapantes pour le futur de l’automobile : « Presque toutes les voitures qui seront produites dans dix ans seront autonomes. Dans 20 ans, les voitures n’auront plus de volant ». Ou en rendant la conquête spatiale comme inéluctable : « Je pense qu’il y a vraiment deux chemins fondamentaux. L’Histoire est en train de bifurquer dans deux directions. Un chemin est que nous restions sur Terre pour toujours, avec l’éventualité qu’un évènement d’extinction survienne. […] L’alternative est de devenir une civilisation spatiale et une espèce multiplanétaire qui, j’espère, vous convient comme chemin à parcourir » explique-t-il en précisant qu’il développe un lanceur et une capsule capable de transporter des dizaines de passagers et une cargaison vers Mars.

En résumé, la prospective-fiction est comme Crispr-Cas9 un couteau suisse (Allusion pour vérifier que vous avez bien lu tous mes propos ! Sourires). Elle permet de traduire le jargon en histoires accessibles au plus grand nombre, provoquer des vrais échanges, imaginer des produits et services décapants, manager et de remettre l’homme au centre des préoccupations lorsqu’on réfléchit au futur. Vu que l’affaire ne peut que vous séduire, je vous invite dans l’épisode à aller regarder sur le capot. Je vous présenterai quelques ficelles qui vous aideront à mettre la prospective-fiction au service de vos objectifs.

Ne souriez pas, vous êtes filmé !

La vidéo-surveillance et la reconnaissance faciale ont la cote. Dans cette prospective-fiction, on imagine que demain cela sera une priorité d’identifier chaque individu.

2033. Le parlement a accepté le DSG (Délit de souriante gueule) sanctionnant les personnes qui sourient dans les lieux publics. Des manifestants s’opposent à cette mesure qui a pour but de faciliter l’identification par les caméras de surveillance.

Des centaines de personnes ont manifesté devant la Chambre des députés pour protester contre l’interdiction de sourire dans les lieux publics. L’ambiance était à la détermination : « Le rire est le propre de l’homme, nous ne pouvons pas accepter une loi qui nous transforme en bêtes », hurle un jeune homme. « Le sourire est ce qui illumine le visage. Je n’ai pas envie de vivre lumière éteinte et de passer ma vie à broyer du noir », ajoute une jeune femme en affichant un large sourire bientôt criminel.

Une autre manifestante s’est positionnée devant une caméra de surveillance en disant : « Mireille S. spécialiste de ce sourire en coin qui déstabilise l’ordre établi. Je suis économe. Je préfère prêter à sourire que donner à réfléchir ». Après cette entrée en matière, le ton de la jeune femme a changé : « Le délit de souriante gueule est passible de trois mois d’emprisonnement. On risque donc de passer quelques mois derrière les barreaux parce qu’on tombe amoureux et que l’on ne peut pas s’empêcher de montrer son affection. Ou tout simplement parce qu’on échange avec son bébé. Avec cette loi, c’est notre humanité qui est visée. Le gouvernement veut nous transformer en robots. »

L’interdiction de sourire dans les lieux publics répond à un problème technique : le sourire déforme les traits du visage. Cette altération des traits empêche le bon fonctionnement du système de reconnaissance des personnes. Quand les personnes sourient, on enregistre 10 % d’erreur. Une personne sur dix n’est pas reconnue. Cette défaillance de la technologie est ancienne. Déjà au début du siècle, on ne devait pas sourire sur la photo de son passeport pour la même raison.

Cette mesure a été prise à la suite de la série d’attentats dans les aéroports et les gares. Depuis janvier, cinq explosions ont détruit des installations informatiques dans ces lieux publics. Ils ont été revendiqués par le CLACSIN  (Comité de lutte des agacés contre la surveillance intrusive numérique) qui s’oppose à cette surveillance permanente des faits et gestes de chacun.

La presse a qualifié le décret de rageur. Le gouvernement ne supportait pas que des petits rigolos les narguent et leur montrent que leurs faramineux investissements dans la vidéosurveillance s’avéraient inutiles. Pour Anatole Foncera, député de l’opposition, c’est le glas qui sonne leur défaite : « Au lieu d’entamer un dialogue avec le CLACSIN et par son intermédiaire avec les citoyens, le gouvernement a préféré engager un bras de fer. On va donc utiliser encore plus de technologies pour traquer ceux qui s’opposent à cette surveillance. On a l’impression qu’ils n’ont toujours pas compris que, comme disait Einstein, on ne peut pas résoudre un problème avec le mode de pensée qui l’a créé. »

Côté CLACSIN, l’ambiance est à la fatalité. Samuel Muller, le président, pense que le gouvernement va continuer à promulguer des interdits surréalistes. Selon lui, la prochaine interdiction concernera l’usage des bombes insecticides dans les lieux publics.

Depuis quelques mois, les organismes de sécurité utilisent des moucharobots ou mouches robotisées et télécommandées pour effectuer leur surveillance. Les moucharabots se confondant avec les mouches, nombreuses personnes utilisent lors des manifestations des bombes insecticides. Deux solutions, ou l’objet volant est un insecte et il est tombe raide morte ou c’est un robot-espion et le liquide obscurcit les lentilles et rend impossible la surveillance.

Dans le même esprit, ils pourraient aussi interdire les chapeaux à larges bords qui empêchent les ciélateurs (caméra satellitaire qui espionne les faits et gestes) de nous identifier.

Si jusqu’à maintenant la technologie donnait du sens à la vie de ses adeptes et en même temps leur faisait perdre le bon sens, il semble maintenant que ce sont les politiques qui perdent le Nord.

Nous sommes tous sous surveillance

 

Thierry Vendetta, auteur de : « Nous sommes tous sous surveillance » évoque la montée en puissance de la vidéosurveillance.

 

Lors de votre dernière chatterie télévisée, vous avez dit : « Avec la vidéosurveillance, nous sommes tous enfermés dans une prison panoptique où nos pires matons sont nos proches. » Pouvez-vous expliciter votre idée ?

 

Le panoptique est un mot ancien qui désigne un bâtiment carcéral en anneau avec au centre une tour. Le panoptique a été imaginé au 18e siècle par Jérémy Bentham. L’objectif de cette structure est de permettre aux matons d’observer tous les prisonniers. Comme les détenus ne peuvent savoir si le regard est ou non braqué sur eux, cela crée chez eux un « sentiment d’omniscience invisible ». Avec le principe panoptique, on garde sur les trois fonctions du cachot (enfermer, priver de lumière et cacher) que la première. La pleine lumière et le regard d’un surveillant captent mieux que l’ombre, qui finalement protège. La visibilité est donc un piège. Au siècle dernier, le philosophe Michel Foucault affirma que le danger de cette structure est d’induire chez le détenu un état conscient et permanent de visibilité qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir. Selon lui, avec de tels systèmes, il n’était pas nécessaire d’avoir recours à la force pour contraindre le condamné à la bonne conduite, le fou au calme, l’ouvrier au travail…

La vidéosurveillance a progressivement mis en place un système panoptique en multipliant les caméras. Aujourd’hui plus de la moitié du territoire est sous surveillance numérique. Alors qu’il y a encore une quinzaine d’années, on pouvait se balader tranquillement dans les bois, aujourd’hui il y a des caméras sur tous les sentiers fréquentés. Ces caméras sont en prime proactives. Si elles détectent quelque chose d’anormal, elles déclenchent une alarme. Le tout est de savoir ce qui est normal et ne l’est pas. S’embrasser, sourire dans un sous-bois est-il normal ou pas ? La question étant complexe, on y répond en considérant que le normal est ce que fait la majorité des gens. Il faut donc faire comme tout le monde, être un mouton si l’on ne veut pas être ennuyé.

À cette surveillance publique, il faut ajouter la surveillance privée. Alors qu’hier on demandait aux gens s’ils acceptaient qu’on les filme ou les prenne en photos, aujourd’hui on n’a même plus l’idée de poser la question. Au boulot, dans le métro, à la maison, on vous filme et vous vous retrouvez en quelques secondes sur le Net. Ce voyeurisme généralisé est un puissant destructeur de vie. Pas plus tard que la semaine dernière, une jeune femme a vu sa vie ruinée parce qu’elle mettait ses doigts dans le nez. Les images ont circulé à la vitesse de la lumière sur le Net. Résultat, pour éviter de subir ce sort, on s’autocontrôle de plus en plus.

Prospective, une valse en trois temps

La prospective-fiction en trois épisodes

Épisode 1. Ça disrupte dans les chaumières de la prospective. Le prospectiviste change son fusil d’épaule. Il ne produit plus des études chiffrées qui servent au mieux à caler des armoires. Il aide à réfléchir et inventer le futur. Dans la mallette revisitée de cet expert du futur, la prospective-fiction tient une place de choix.

Le futur a la côte. Il a est précieux pour chacun de nous. Comme c’est là où nous allons passer le reste de nos vies, on y met des rêves ordinaires ou vraiment fous. Le désir de les voir se réaliser nous pousse à aller vers l’avant. Comme dit Paul Auster : « Une fois qu’on a goûté au futur, on ne peut pas revenir en arrière ». Mais, le futur nous inquiète. De tous les temps, nous avons voulu connaître ce qu’il nous réserve en faisant appel à des kyrielles de spécialistes. On les nomme devins, oracles, voyants, prophètes, cartomanciens, gourous… Aujourd’hui, les esprits cartésiens les regardent avec le sourire amusé de ceux qui ne se laissent pas prendre. Pour autant, ils se font berner par des phrases-chocs d’experts.

— L’homme qui vivra 1 000 ans est déjà né. Laurent Alexandre

— Nous serons tous immortels en 2100. Ray Kuzweil

— En 2060, de nouvelles forces altruistes prendront le pouvoir, sous l’empire d’une nécessité écologique, éthique, économique, culturelle et politique. Jacques Attali

Côté économie, la prévision est montée dans le train du sérieux avec ce qu’on nomme la prospective. Cette discipline est née aux États‐Unis et en France au milieu des années 50. Le père fondateur de la discipline est Gaston Berger qui disait : « Notre civilisation s’arrache avec peine à la fascination du passé. De l’avenir, elle ne fait que rêver. Elle est rétrospective, avec entêtement. Il lui faut devenir prospective  et changer la manière de préparer nos décisions… »

Depuis sa création, la prospective tape la cadence du futur en dansant une valse à trois temps.

Temps 1 : On prolonge le présent

Le principe est de modéliser le futur. On collecte des données passées sur un domaine d’activité et on extrapole l’existant pour visualiser ce qui va se passer demain. On part du principe que l’avenir est un long fleuve tranquille. On peut donc l’enfermer dans des modèles mathématiques aussi sophistiqués qu’inutilisables. Résultat, les études prospectives sont alors des pavés qui servent à caler les certitudes des politiques et dirigeants d’entreprises… ou des armoires.

Elvis Presley et les dindes

Deux histoires caricaturent cette manière archaïque de penser.

En 1977 lorsqu’Elvis Presley est mort, il y avait 19 clones du chanteur. En 1982, le fan-club en répertoria 155 soit huit fois plus. En fonction de la méthode prospective déterministe, on peut déduire qu’en 2017, il y a aux États-Unis 318 millions de clones d’Elvis, soit la totalité de la population américaine !

La deuxième vient du mathématicien et philosophe Bertrand Russell (1872-1970).

Une dinde observe que, chaque matin des humains la nourrissent. Raisonnant par induction, et ayant recueilli un nombre estimé suffisant d’observations (en l’occurrence, 364 jours), elle conclut à la bonté de l’espère humaine et à la bienveillance des humains pour les dindes. Elle attend donc sereinement le 365e matin. Mais le 365e matin, c’est le jour le Noël et elle est tuée pour servir de repas. Pendant 99,73 % du temps, sa conjecture était exacte et sa confiance dans ses prévisions augmentait. Le dernier jour de l’année annihile cette prévision.

Temps 2 : la création de scénarios

 

Voyant les limites de la démarche, les prospectivistes adoptent la méthode des scénarios. À partir de l’analyse des données disponibles (états des lieux, tendances lourdes, phénomènes d’ émergences), ils élaborent plusieurs hypothèses. Bien que la méthode tente d’intégrer des événements perturbateurs (ou événement dont les effets seraient importants s’ils venaient à se réaliser), elle se situe uniquement dans la sphère du prévisible. Elle est donc incapable de jongler avec l’imprévisible qui dans un monde qui se complexifie est de plus en plus inéluctable. Les scénarios s’avèrent fréquemment être des projections alarmistes qui ne permettent pas de prendre des bonnes décisions, voir simplement d’agir. Ces lourds rapports servent donc aussi à caler… les armoires. Pour autant, cette méthode fait encore les choux gras de cabinets de prospective. Au pays de Descartes, on préfère un cartésianisme réducteur et inopérant à une navigation créative et collaborative en univers incertain.

Temps 3 : Inventer le futur

Demain est moins à découvrir qu’à inventer. Gaston Berger

Le troisième temps de la prospective renoue avec l’esprit de Gaston Berger en considérant que l’avenir est imprévisible. De ce fait, il est inutile de chercher à le prévoir. Ce truisme résulte de plusieurs phénomènes :

La société fonctionne de plus en système complexe.
La complexité (et non la complication) résulte la multiplication des liens entre les institutions, organismes, individus crées par la numérisation de la société et la création d’Internet. Les interactions augmentant de manière exponentielle, on assiste tous les jours à la légendaire histoire du froissement de l’aile de papillon qui provoque le meilleur comme le pire à l’autre bout de la planète.

Le temps s’accélère
Il a fallu 75 ans pour que le téléphone ait 50 millions d’utilisateurs. 14 ans pour que la télévision atteigne ce chiffre et 3 ans et demi à Facebook. Pour Pokemon go, il n’a suffi que de 19 jours. En un temps record, une entreprise innovante peut bouleverser un secteur d’activité.

La fin de la linéarité
L’entreprise n’a plus en fonctionnement un linéaire. On ne peut plus déduire le futur du passé. Il faut donc changer son fusil d’épaule pour envisager le futur. Dans ce contexte, la méthode des scénarios devient aussi inopérante que la Gestion prévisionnelle des emplois et autres outils pensés pour l’entreprise d’hier.

Certes, comme dit Gaston Berger, on ne peut prévoir le futur, mais on peut l’inventer. Mieux encore, on peut réunir des intelligences pour le construire ensemble et faire en sorte qu’il soit plus désirable.

A partir de là, le travail du prospectiviste change radicalement. Il n’est plus de pondre des études qui calent les armoires, mais de fournir des outils et des méthodes permettant de réfléchir ensemble au futur.

L’expert descend de son piédestal de sachant du futur pour

— Faire émerger des tendances en s’appuyant sur les innovations, expérimentations, recherches existantes
Il aide à passer de la veille au ré (veille) en montrant les grandes lignes qu’elles sont en train de dessiner. Considérant que ces microchangements dessinent un tableau pointilliste du futur, il les met en scène pour permettre à chacun d’agir.

— Créer des outils qui aident à se projeter dans le futur
Se projeter permet d’imaginer demain, comprendre les enjeux et donc de trouver les moyens de s’y préparer. Comme l’exercice est complexe, le prospectiviste doit faciliter l’approche. C’est là que rentre en scène la prospective-fiction.

La prospective-fiction utilise différents procédés narratifs pour imaginer le futur. En clair, on crée des histoires qui racontent demain. Ces récits permettant de s’immerger dans le futur favorisent la compréhension et le débat.

Pour utiliser les termes qui auréolent une démarche de sérieux, je dirais que la prospective-fiction, c’est du storytelling orienté futur. On joue sur l’émotion provoquée par des histoires pour provoquer le débat.

C’est aussi du design-fiction, un terme crée en 2009 par l’artiste et ingénieur Julian Bleecker. J’évite juste d’utiliser ce terme qui surfe sur la vague du design-thinking en utilisant le même vocabulaire : « C’est l’utilisation intentionnelle de prototypes pour expliquer le changement » affirme Julian Bleecker. J’ai des réticences à valoriser cette méthode importée du design qu’est le design-thinking. Même si elle est adulée dans les sphères de l’innovation, elle favorise la production d’un nombre incalculable de choses et services aussi moches que peu intéressants.

Pour conclure ce premier épisode, je dirais que le prospectiviste d’hier était un ingénieur qui mettait en scène des chiffres pour conter fleurette aux dirigeants. Celui d’aujourd’hui est un créatif qui utilise le récit prospectif et autres méthodes pour faciliter une réflexion collaborative sur le futur.

Deuxième épisode : Prospective-fiction, l’homme au centre du jeu