VACHEMENT CONNECTÉS !

par | Prospective-fiction

A VOS CLAVIERS

Le marché des objets connectés en santé explose. On dénombre aujourd’hui 15 milliards d’objets connectés (balances, montres, bracelets. On devrait en compter 50 à 70 milliards en 2030. Est-ce que cette surveillance permanente ne va pas pour autant générer une nouvelle hypocondrie ? Est-ce qu’on sera malade des stress causés par la fluctuation de nos paramètres ? Après avoir lu « Vachement connectés », imaginez une autre histoire qui raconte l’usage des outils connectés santé en 2030.

Et si demain, nous souffrions d’hypocondrie !

Phil porte en permanence une vingtaine d’objets connectés pour surveiller sa santé. Si avec cette quincaillerie les vaches sont bien gardées, l’homme est bien angoissé. Heureusement, son médecin a le remède miracle.

Avant que les vaches soient exterminées pour cause de pollution provoquée par leurs flatulences, elles donnaient du lait aux humains. Ils le mettaient dans le réfrigérateur et ils avaient toujours une grand-mère pour dire : « Le lait prend toujours le goût des aliments qui l’avoisine. » Et il y avait toujours un désœuvré qui traînait dans le coin et qui maugréait : « Les humains, c’est pareil. Ils déteignent toujours l’un sur l’autre. »

C’est le cas de Zabou et Phil. Ils ont tellement pris le goût de l’autre que parfois ils se demandent si l’autre ne manque pas de goût. C’est surtout le cas quand cet autre passe en boucle ses obsessions :
— J’ai eu mon rendez-vous avec le Docteur Muller, bafouille Phil.
— Humm, répond Zabou. Sur ce sujet a toujours le comportement de la Vache qui ne rit pas, mais qui se contente d’avoir des réponses qui peuvent se répliquer à l’infini.
— Il ne comprend pas pourquoi j’ai pris 136 g en une semaine. Pas normal. J’ai fait une moyenne de 10 126,2 pas, soit 46 de plus que la semaine précédente.
— Une simple erreur de calcul, dit Zabou. — Ce n’est pas possible. Bracelets, tatouages, sous-vêtements, casquette, oreillettes, montre, bagues, chaussures, lunettes, semelles… J’ai en permanence au moins 10 objets connectés sur moi.
— Toutes ces puces ne te démangent pas ? demande Zabou qui n’est jamais en reste d’une analogie animale.
— Madame a l’humour qui gratte ! Pour ta gouverne, j’ai aussi des pilules détectrices de cancer, de maladie d’Alzheimer, de Parkinson et des analyseurs de larmes.
— Ciel, j’ai épousé une quincaillerie ambulante !

Zabou sourit. Même si elle a parfois l’humour un peu vache, elle aime surtout voir Phil brouter son herbe et ruminer longuement. Il le prend son temps avant d’affirmer.
— J’ai failli mourir cette semaine.
— Encore ? Depuis que tu trimballes tes breloques connectées, tu meurs presque tous les jours. Raconte.

Excédé par l’insolente légèreté de sa femme, Phil ajoute un temps de rumination avant de s’aventurer dans son récit.
— Lundi, comme tous les matins, le miroir me demande de lui cracher dessus. Au lieu de me dire que je suis le plus beau, il m’annonce que j’ai une maladie nommée Trairarus. Je m’inscris sans attendre sur la plateforme d’urgence sanitaire et j’ouvre la fenêtre pour qu’un drone-ambulance vienne me chercher. Je vois alors un message s’afficher « Les miroirs connectés de la marque AlmaRecord ont été hackés. Effectuez une contre-analyse. »
— Tu as paniqué.
— Pas du tout, s’esclaffe Phil. J’ai donc été craché sur le miroir de ma mère… Il m’a dit que j’avais mauvaise haleine.
— Le miroir de ta mère réfléchit bien !
— Depuis, je suis angoissé. Je dors mal. J’ai dormi 11 minutes 23 secondes de moins que la semaine dernière, répond Phil avec le regard de la vache qui n’a plus de queue pour éloigner les mouches.
— Donc, tu as demandé à Muller de te prescrire une nanopilule qui régule le sommeil
— Comment le sais-tu ?
— Elle manque à ton attirail !

Hier, les vaches avaient deux estomacs. Un pour tout de suite, l’autre pour plus tard. Phil a adopté le même système pour son cerveau. En attendant de digérer l’information, il regarde sa femme, sourit, ouvre la bouche, la referme, l’ouvre.

— Il avait mieux. Il m’a proposé un dispositif qui vient de passer les essais cliniques.

— L’avantage, avec toutes les nouveautés que tu avales, c’est que tu pourras vendre ton corps au musée de la santé.

— Justement, cela ne s’avale pas. Et, je ne vais plus avoir besoin de tous mes bracelets, tatouages et même du miroir connecté.

— La révolution ? C’est quoi ce produit miraculeux.

— C’est un hypocondreur[1]. Cela se présente sous forme d’une grosse gélule en mousse naturelle qu’on garde dans sa poche. Quand on sent un léger malaise, on la malaxe.

— J’imagine que ta boule de mousse est remplie de nanoparticules connectées.

— Pas du tout. Elle est en mousse naturelle qui évite les ondes nocives.

— Comment suis-tu tes paramètres ?

— C’est là toute la performance de l’hypocondreur. On n’a plus besoin de les suivre. Après quelques jours d’acclimatation, on se sent beaucoup plus détendu et l’on dort mieux. Le docteur Muller m’a dit que dans 15 jours, je ne jurais plus que par l’hypocondreur.

La vache ! pense Zabou. Il est vraiment très fort le Docteur Muller. Il a toujours dans sa panse doctorale des traitements qui permettent de regarder tranquillement passer les trains du progrès.

[1] Hypocondreur est un mot de demain qui vient d’hypocondrie, anxiété obsessionnelle à propos de sa santé.

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