Mon boulanger a été ubérisé !

Une prospective-fiction pour réfléchir au futur de l’ubérisation. On imagine, on discute… On agit. Pour vous, cette anticipation est probable ou non probable ? Souhaitable ou non souhaitable ?

2037. Coup de torchon dans les fournils, les boulangers sont ubérisés. En un croissant de Lune, ils passent du four au moulin de la nouvelle économie et font leur bon pain de ces bouleversements.

Chaque matin, dès que j’ai les yeux ouverts, je gesticule pour ouvrir l’application Peter Pain et commander ma baguette bio-détox et énergisante. Quelques minutes plus tard, un drone le pose sur ma table de cuisine.

Ce dispositif a été lancé quand des milliers de personnes ont investi dans des panibriquantes ou imprimantes 3D spécialisées dans la fabrication du pain.

Les panibriquantes n’ont rien à voir avec les machines à pain d’antan. Ces robots ménagers avaient robotisé le processus artisanal de fabrication du pain, alors que les panibriquantes impriment des couches de pâte et effectuent une cuisson moléculaire à basse température. Ce système est aussi rapide que souple. Le consommateur passe sa commande sur sa tablette. La machine fabrique en une minute sa baguette, sa couronne, sa miche avec la farine et les composants choisis.

La qualité du pain étant au rendez-vous, les panibriquantes se sont répandus comme des petits pains. La start-up Peter Pain a surveillé le marché. Quand un nombre suffisant de personnes possédaient des panibriquantes, ils ont lancé leur plateforme mettant en relation les possesseurs de panibriquantes et les consommateurs. Quand les panifabeurs ou fabricants occasionnels de pain sont disponibles, ils créent un ou plusieurs pains en plus pour les voisins. Gisèle, mère de famille, produit chaque matin une quinzaine de baguettes : « Comme j’allume la machine pour faire du pain pour la famille, j’en fais aussi pour des personnes habitants à proximité. J’amortis ainsi ma machine. »

En quelques mois, Peter Pain est devenu incontournable. Plusieurs éléments ont contribué à ce succès.

Le pain imprimé est personnalisable. On peut intégrer tous les ingrédients que l’on veut dans sa composition. Les accompagnants de personnes âgées ou malades peuvent y ajouter les médicaments.

Il n’y a plus de gâchis. La taille de la baguette s’adapte au nombre de personnes à qui elle est destinée et à leur appétit. Un algorithme apprenant définit la taille. Les pains sont livrés à domicile dans un temps record. Ils sont déposés sur la plateforme de livraison express de proximité. Des drones, des cyclistes ou des marcheurs font les derniers mètres.

L’arrivée de Peter Pain a provoqué un grand chambardement chez les boulangers.

Ils ont commencé par ne pas y croire. Ils sont sortis de leur mitron pour soupirer que boulanger était un vrai métier et que jamais une machine ne les remplacerait. À les entendre, les baguettes réalisées par les panibriquantes n’étaient que des édulcorants de baguettes. On ne parlerait plus de cette machine dans quelques mois. D’ailleurs, c’était comme pour les pains au chocolat, il fallait faire refroidir l’idée avant de savoir si elle est bonne.

Comme Peter Pain faisait de plus en plus d’adeptes, les boulangers se sont mis à tirer à boulets rouges sur cette innovation. Des lobbyistes tordirent la loi pour montrer que le pain devait être créé par des boulangers diplômés. D’autres firent courir des rumeurs d’une épidémie d’ergot de seigle provoquée par les panibriquantes.

Le boulanger Paul tenta de mettre Peter Pain dans le pétrin en installant des distributeurs de pain à tous les coins de rue. Ces machines servirent de défouloirs aux boulangers agacés par l’arrivée de Peter Pain.

Pour éviter de perdre leur gagne-pain, les boulangers formés au collaboratif invitèrent leurs clients à trouver la solution à leur problème.

La première proposée fut que leurs baguettes soient gratuites. Les boulangers examinèrent l’économie biface initiée par des Google. Ils proposèrent donc des baguettes nano-pucées qui analysaient toutes les données de ceux qui les mangeaient. Elles n’eurent qu’un succès limité. Les clients craignaient les démangeaisons provoquées par les nano-puces.

D’autres racontèrent qu’ils continueraient à acheter leurs baguettes si leur boulangerie devenait un lieu incontournable du quartier. On vit arriver des coboulanges où l’on pouvait travailler en dégustant des croissants chauds. Puis des boulaveries (boulangerie laverie), des repboules (boulangerie qui répare tous les objets du quotidien), des santiboules (des boulangeries où l’on peut méditer, faire du sport, parler santé et alimentation)….

Le réseau Faboul se développa. Son objectif était d’aider les boulangeries à attirer des clients dans leurs locaux. Il devint Cobouche lorsque les boucheries furent ubérisées avec l’arrivée de l’imprimante à viande.

Et dans ce tohu-bohu, des boulangers continuèrent à faire leur pain quotidien. Ces artistes avaient tous les jours un peu plus de clients, car leurs baguettes étaient rares et excessivement chères. Leurs clients n’achetaient plus un kilo de pain, mais la part de l’âme de celui qui l’a produit ou plus prosaïquement l’histoire racontée.

Ce grand choc de la boulange fit comprendre aux boulangers et autres fabricants de biens matériels que tous les secteurs peuvent être ubérisés. Même les formes d’organisation qu’on prend pour immuables peuvent disparaître. Ils comprirent que face à cette tornade, ils n’avaient qu’une alternative : s’adapter ou mourir.

Depuis, la devise des boulangers est devenu :

« Quand on rentre dans le moule, on devient vite tarte, quiche, flan… »

Ne souriez pas, vous êtes filmé !

La vidéo-surveillance et la reconnaissance faciale ont la cote. Dans cette prospective-fiction, on imagine que demain cela sera une priorité d’identifier chaque individu.

2033. Le parlement a accepté le DSG (Délit de souriante gueule) sanctionnant les personnes qui sourient dans les lieux publics. Des manifestants s’opposent à cette mesure qui a pour but de faciliter l’identification par les caméras de surveillance.

Des centaines de personnes ont manifesté devant la Chambre des députés pour protester contre l’interdiction de sourire dans les lieux publics. L’ambiance était à la détermination : « Le rire est le propre de l’homme, nous ne pouvons pas accepter une loi qui nous transforme en bêtes », hurle un jeune homme. « Le sourire est ce qui illumine le visage. Je n’ai pas envie de vivre lumière éteinte et de passer ma vie à broyer du noir », ajoute une jeune femme en affichant un large sourire bientôt criminel.

Une autre manifestante s’est positionnée devant une caméra de surveillance en disant : « Mireille S. spécialiste de ce sourire en coin qui déstabilise l’ordre établi. Je suis économe. Je préfère prêter à sourire que donner à réfléchir ». Après cette entrée en matière, le ton de la jeune femme a changé : « Le délit de souriante gueule est passible de trois mois d’emprisonnement. On risque donc de passer quelques mois derrière les barreaux parce qu’on tombe amoureux et que l’on ne peut pas s’empêcher de montrer son affection. Ou tout simplement parce qu’on échange avec son bébé. Avec cette loi, c’est notre humanité qui est visée. Le gouvernement veut nous transformer en robots. »

L’interdiction de sourire dans les lieux publics répond à un problème technique : le sourire déforme les traits du visage. Cette altération des traits empêche le bon fonctionnement du système de reconnaissance des personnes. Quand les personnes sourient, on enregistre 10 % d’erreur. Une personne sur dix n’est pas reconnue. Cette défaillance de la technologie est ancienne. Déjà au début du siècle, on ne devait pas sourire sur la photo de son passeport pour la même raison.

Cette mesure a été prise à la suite de la série d’attentats dans les aéroports et les gares. Depuis janvier, cinq explosions ont détruit des installations informatiques dans ces lieux publics. Ils ont été revendiqués par le CLACSIN  (Comité de lutte des agacés contre la surveillance intrusive numérique) qui s’oppose à cette surveillance permanente des faits et gestes de chacun.

La presse a qualifié le décret de rageur. Le gouvernement ne supportait pas que des petits rigolos les narguent et leur montrent que leurs faramineux investissements dans la vidéosurveillance s’avéraient inutiles. Pour Anatole Foncera, député de l’opposition, c’est le glas qui sonne leur défaite : « Au lieu d’entamer un dialogue avec le CLACSIN et par son intermédiaire avec les citoyens, le gouvernement a préféré engager un bras de fer. On va donc utiliser encore plus de technologies pour traquer ceux qui s’opposent à cette surveillance. On a l’impression qu’ils n’ont toujours pas compris que, comme disait Einstein, on ne peut pas résoudre un problème avec le mode de pensée qui l’a créé. »

Côté CLACSIN, l’ambiance est à la fatalité. Samuel Muller, le président, pense que le gouvernement va continuer à promulguer des interdits surréalistes. Selon lui, la prochaine interdiction concernera l’usage des bombes insecticides dans les lieux publics.

Depuis quelques mois, les organismes de sécurité utilisent des moucharobots ou mouches robotisées et télécommandées pour effectuer leur surveillance. Les moucharabots se confondant avec les mouches, nombreuses personnes utilisent lors des manifestations des bombes insecticides. Deux solutions, ou l’objet volant est un insecte et il est tombe raide morte ou c’est un robot-espion et le liquide obscurcit les lentilles et rend impossible la surveillance.

Dans le même esprit, ils pourraient aussi interdire les chapeaux à larges bords qui empêchent les ciélateurs (caméra satellitaire qui espionne les faits et gestes) de nous identifier.

Si jusqu’à maintenant la technologie donnait du sens à la vie de ses adeptes et en même temps leur faisait perdre le bon sens, il semble maintenant que ce sont les politiques qui perdent le Nord.

Nous sommes tous sous surveillance

 

Thierry Vendetta, auteur de : « Nous sommes tous sous surveillance » évoque la montée en puissance de la vidéosurveillance.

 

Lors de votre dernière chatterie télévisée, vous avez dit : « Avec la vidéosurveillance, nous sommes tous enfermés dans une prison panoptique où nos pires matons sont nos proches. » Pouvez-vous expliciter votre idée ?

 

Le panoptique est un mot ancien qui désigne un bâtiment carcéral en anneau avec au centre une tour. Le panoptique a été imaginé au 18e siècle par Jérémy Bentham. L’objectif de cette structure est de permettre aux matons d’observer tous les prisonniers. Comme les détenus ne peuvent savoir si le regard est ou non braqué sur eux, cela crée chez eux un « sentiment d’omniscience invisible ». Avec le principe panoptique, on garde sur les trois fonctions du cachot (enfermer, priver de lumière et cacher) que la première. La pleine lumière et le regard d’un surveillant captent mieux que l’ombre, qui finalement protège. La visibilité est donc un piège. Au siècle dernier, le philosophe Michel Foucault affirma que le danger de cette structure est d’induire chez le détenu un état conscient et permanent de visibilité qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir. Selon lui, avec de tels systèmes, il n’était pas nécessaire d’avoir recours à la force pour contraindre le condamné à la bonne conduite, le fou au calme, l’ouvrier au travail…

La vidéosurveillance a progressivement mis en place un système panoptique en multipliant les caméras. Aujourd’hui plus de la moitié du territoire est sous surveillance numérique. Alors qu’il y a encore une quinzaine d’années, on pouvait se balader tranquillement dans les bois, aujourd’hui il y a des caméras sur tous les sentiers fréquentés. Ces caméras sont en prime proactives. Si elles détectent quelque chose d’anormal, elles déclenchent une alarme. Le tout est de savoir ce qui est normal et ne l’est pas. S’embrasser, sourire dans un sous-bois est-il normal ou pas ? La question étant complexe, on y répond en considérant que le normal est ce que fait la majorité des gens. Il faut donc faire comme tout le monde, être un mouton si l’on ne veut pas être ennuyé.

À cette surveillance publique, il faut ajouter la surveillance privée. Alors qu’hier on demandait aux gens s’ils acceptaient qu’on les filme ou les prenne en photos, aujourd’hui on n’a même plus l’idée de poser la question. Au boulot, dans le métro, à la maison, on vous filme et vous vous retrouvez en quelques secondes sur le Net. Ce voyeurisme généralisé est un puissant destructeur de vie. Pas plus tard que la semaine dernière, une jeune femme a vu sa vie ruinée parce qu’elle mettait ses doigts dans le nez. Les images ont circulé à la vitesse de la lumière sur le Net. Résultat, pour éviter de subir ce sort, on s’autocontrôle de plus en plus.

Heurts et bonheurs de l’entreprise heureuse

Une prospective-fiction pour réfléchir au bonheur dans l’entreprise. On imagine, on discute… On agit.
Pour vous, cette anticipation est probable ou non probable ? Souhaitable ou non souhaitable ? A vos réponses.

Heurts et bonheurs de l’entreprise heureuse

Nous sommes en 2037. L’entreprise heureuse a pour finalité de fournir du bonheur et une vie joyeuse et saine à ses collaborateurs. Arthur Getz, le patron de Félicity, raconte les aléas inhérents à ce changement de cap dans son entreprise.

Dans son livre « L’entreprise heureuse », Arthur Getz annonce d’entrée de jeu qu’il a surfé sur la vague du bonheur en entreprise qui déferlait depuis une quinzaine d’années.

En 2016, on voit l’arrivée des responsables du bonheur en entreprise ou plutôt Chief Happiness Officier. La dénomination anglophone donne un peu de sérieux à ces animateurs de gouters. Ces chantres du bien-être vendent des décors colorés, des espaces de sieste et des tables de ping-pong. Les plus aventureux militent pour que les collaborateurs retrouvent leurs émotions d’enfants avec des salles de réunion en Lego, des petites voitures à pédales et des toboggans.

En 2022, cette cosmétique de l’enchantement provoque des débats philosophiques de cantine. Face à l’engouement, les détracteurs affirment que le bonheur résiste dans la capacité de chacun à déguster l’instant. L’extase se produit lorsque la pensée, les paroles et les actes d’un individu sont en harmonie. L’entreprise n’a donc rien à voir avec cette aventure individuelle. Selon Arthur Getz, les pourfendeurs du bonheur en entreprise résument leur opposition en considérant que «  Le bonheur est une question trop importante et trop personnelle pour que l’individu en confie la responsabilité à d’autres, et notamment à son entreprise ».

Pendant ce temps, les patrons se frottent les mains. «  Disserter sur le sujet confère au bonheur en entreprise une valeur assez forte pour pouvoir en son nom en demander encore plus aux collaborateurs », explique Arthur Getz en précisant qu’au nom du bonheur, ils piétinent allégrement la vie privée de leurs collaborateurs. Pour eux, cet humanisme bon teint est une source de performance économique. Après avoir tiré sans réserve sur les prix, les coûts, les hommes, ils voient là un nouveau gisement de productivité. Autre avantage, les dépenses en « déco » bien-être sont vite amorties par une diminution sensible de l’absentéisme.

C’est dans ce climat qu’Arthur Getz, le patron de Felicity, jette un pavé dans la marre avec l’entreprise heureuse. En janvier 2031, le fils d’un penseur de l’entreprise libérée invite Aristote à un mémorable HolloNote[1]. Le philosophe de l’antiquité répète que : « Le bonheur est le bien suprême qui rend négligeable toutes autres formes de possession. » Le patron décrète ensuite que la finalité de son entreprise n’est plus économique, mais est désormais de donner une vie heureuse et saine à ses collaborateurs. Gagner de l’argent devient juste un moyen comme un autre de contribuer au bonheur des collaborateurs.

Lors de l’événement, Arthur Getz accueille ensuite Robert Kennedy. Le sénateur américain affirme que : « Le produit national brut mesure tout sauf ce qui donne valeur à la vie. » Pour éviter cet écueil, le Patron de Félicity lance le BIB (Bonheur intégral brut). Cet indicateur mesure le bonheur collectif. À cause de phénomènes naturels de contagion de bonheurs, le BIB est supérieur à la somme des bonheurs individuels. Il est aussi pondéré par une variable de possession qu’Arthur Getz explique par le fait que : « Le bonheur est la seule chose qu’on peut donner sans l’avoir et acquérir en le donnant. »

Pour mesurer le bonheur individuel, il envisage plusieurs dispositifs. Le premier est le déclaratif. Chaque collaborateur doit indiquer chaque jour son niveau de bonheur sur une échelle de 1 à 10. Si le premier mois, tous prennent un temps pour s’interroger, ils finissent par opérer machinalement et répéter le même chiffre.

Felicity investit alors dans un système d’intelligence artificielle apprenant de reconnaissances de sourires. Au bout d’un mois, c’est le branle-bas dans l’entreprise. Nombreux collaborateurs ne supportent plus de croiser des momies aux zygomatiques tenus par des élastiques. Ils ont même des envies de refaire le portrait des forçats du sourire.

Arthur Getz tente alors de mesurer le bonheur par la détection des propos positifs dans les échanges verbaux et écrits entre les collaborateurs. Cela tourne rapidement au « bisounoursage » généralisé avec échanges de propos loukoum, sucrés et dégoulinants de mièvreries. Quand des attaques anonymes commencent à polluer l’entreprise, Arthur Getz effectue un nouveau HolloNote où il affirme : « Le bonheur n’est pas une affaire quantitative. Il résulte de la capacité de chacun à se soucier des autres, oser pour les autres, partager avec les autres. » La pirouette est bien accueillie. Les collaborateurs sont trop heureux de pouvoir garder des sourires pour se moquer des jours sans joie.

[1] HolloNote : Keynote avec projections holographiques permettant aux intervenants d’être présent à plusieurs endroits et d’échanger avec des personnes disparues.

Parallèlement au BIB, Arthur Getz change les procédures de recrutement. La priorité est d’engager des gens doués pour le bonheur. Cette disposition n’étant pas validée par des diplômes, ils font appel à la science. Comme elle ne certifie pas la capacité au bonheur de ceux qui possèdent les dents du bonheur[1], ils se tournent vers la génétique. Elle affirme que la capacité au bonheur est liée à 50 % au patrimoine génétique sans pour autant identifier les gènes du bonheur.

Des collaborateurs montent alors au créneau pour dire que ne recruter que des gens heureux est une forme de discrimination. Si la capacité au bonheur devient un critère de recrutement, on va vers une société à deux vitesses. On aura des heureux de plus en plus heureux et des malheureux de plus en plus malheureux, car ils n’auront pas de travail. On ne peut donc pas exclure ceux qui ne sont pas doués pour le bonheur et qui même, mettent une jouissance à faire leur propre malheur. Il en est de même de ceux qui n’ont pas été bien servis par la vie et ne font pas preuve de résilience. Ils affirment en plus que c’est pratiquer la double peine parce que les individus malheureux sont souvent tristes de ne pas être heureux.

Un peu échaudé par ces oppositions, Arthur Getz demande à ses collaborateurs quelles sont les composantes du bonheur incontournables pour l’entreprise heureuse. Outre la santé, la sécurité financière, ils insistent sur la liberté et le pouvoir décision. Le patron décide donc de permettre aux salariés de l’entreprise de travailler quand ils veulent, comme ils veulent, avec qui ils le désirent. La seule contrainte est qu’ils soient vraiment heureux dans ce qu’ils font.

Le ratio habituel de ceux qui ne jouent pas le jeu est respecté. Entre 2 et 5 % des collaborateurs deviennent des lézards qui, dans le meilleur des cas, viennent profiter des terrasses de l’entreprise pour se dorer la pilule. Les autres ont profité pleinement du désalignement de leur travail pour collaborer, voyager, découvrir, innover. Très rapidement, l’entreprise fait des résultats assez satisfaisants pour rémunérer tous les collaborateurs et assurer sa pérennité. Le PDG de Felicity en tire une première conclusion : « Pour travailler dans le bonheur, travaillons chaque jour notre bonheur ».

Alors que les propos manquent cruellement de consistance voire d’intelligence, ils font sortir de l’ombre des collaborateurs nourris à un syndicalisme suranné. Ils partent à l’attaque en affirmant que la priorité au bonheur pousse à l’égoïsme et supprime toutes formes d’altruisme. Ils estiment que cela enlève la possibilité d’être malheureux par choix. Ils citent des personnages comme Nelson Mandela qui a passé 27 ans en prison pour lutter contre l’apartheid, Jésus qui a été crucifié pour sauver le monde. Pour eux, le malheur des uns peut aussi faire le bonheur des autres. D’autres opposants à l’entreprise bonheur considèrent que le malheur est souvent un pont vers le bonheur. On a conscience d’être heureux parce que l’onconnaît le malheur. Ils estiment aussi que l’homme vaut bien mieux que son bonheur.

Arthur Getz prend alors conscience qu’en érigeant en norme le fait d’être heureux au travail, il devient impossible de dire ou montrer qu’on ne l’est pas. Il réagit en parlant désormais d’entreprise respectueuse. Dans cette entreprise, on respecte la diversité des approches. Le bonheur n’est plus un mets obligatoire, mais il est en libre-service et chacun peut l’aménager à sa sauce.

[1] Dents écartés

VACHEMENT CONNECTÉS !

A VOS CLAVIERS

Le marché des objets connectés en santé explose. On dénombre aujourd’hui 15 milliards d’objets connectés (balances, montres, bracelets. On devrait en compter 50 à 70 milliards en 2030. Est-ce que cette surveillance permanente ne va pas pour autant générer une nouvelle hypocondrie ? Est-ce qu’on sera malade des stress causés par la fluctuation de nos paramètres ? Après avoir lu « Vachement connectés », imaginez une autre histoire qui raconte l’usage des outils connectés santé en 2030.

Et si demain, nous souffrions d’hypocondrie !

Phil porte en permanence une vingtaine d’objets connectés pour surveiller sa santé. Si avec cette quincaillerie les vaches sont bien gardées, l’homme est bien angoissé. Heureusement, son médecin a le remède miracle.

Avant que les vaches soient exterminées pour cause de pollution provoquée par leurs flatulences, elles donnaient du lait aux humains. Ils le mettaient dans le réfrigérateur et ils avaient toujours une grand-mère pour dire : « Le lait prend toujours le goût des aliments qui l’avoisine. » Et il y avait toujours un désœuvré qui traînait dans le coin et qui maugréait : « Les humains, c’est pareil. Ils déteignent toujours l’un sur l’autre. »

C’est le cas de Zabou et Phil. Ils ont tellement pris le goût de l’autre que parfois ils se demandent si l’autre ne manque pas de goût. C’est surtout le cas quand cet autre passe en boucle ses obsessions :
— J’ai eu mon rendez-vous avec le Docteur Muller, bafouille Phil.
— Humm, répond Zabou. Sur ce sujet a toujours le comportement de la Vache qui ne rit pas, mais qui se contente d’avoir des réponses qui peuvent se répliquer à l’infini.
— Il ne comprend pas pourquoi j’ai pris 136 g en une semaine. Pas normal. J’ai fait une moyenne de 10 126,2 pas, soit 46 de plus que la semaine précédente.
— Une simple erreur de calcul, dit Zabou. — Ce n’est pas possible. Bracelets, tatouages, sous-vêtements, casquette, oreillettes, montre, bagues, chaussures, lunettes, semelles… J’ai en permanence au moins 10 objets connectés sur moi.
— Toutes ces puces ne te démangent pas ? demande Zabou qui n’est jamais en reste d’une analogie animale.
— Madame a l’humour qui gratte ! Pour ta gouverne, j’ai aussi des pilules détectrices de cancer, de maladie d’Alzheimer, de Parkinson et des analyseurs de larmes.
— Ciel, j’ai épousé une quincaillerie ambulante !

Zabou sourit. Même si elle a parfois l’humour un peu vache, elle aime surtout voir Phil brouter son herbe et ruminer longuement. Il le prend son temps avant d’affirmer.
— J’ai failli mourir cette semaine.
— Encore ? Depuis que tu trimballes tes breloques connectées, tu meurs presque tous les jours. Raconte.

Excédé par l’insolente légèreté de sa femme, Phil ajoute un temps de rumination avant de s’aventurer dans son récit.
— Lundi, comme tous les matins, le miroir me demande de lui cracher dessus. Au lieu de me dire que je suis le plus beau, il m’annonce que j’ai une maladie nommée Trairarus. Je m’inscris sans attendre sur la plateforme d’urgence sanitaire et j’ouvre la fenêtre pour qu’un drone-ambulance vienne me chercher. Je vois alors un message s’afficher « Les miroirs connectés de la marque AlmaRecord ont été hackés. Effectuez une contre-analyse. »
— Tu as paniqué.
— Pas du tout, s’esclaffe Phil. J’ai donc été craché sur le miroir de ma mère… Il m’a dit que j’avais mauvaise haleine.
— Le miroir de ta mère réfléchit bien !
— Depuis, je suis angoissé. Je dors mal. J’ai dormi 11 minutes 23 secondes de moins que la semaine dernière, répond Phil avec le regard de la vache qui n’a plus de queue pour éloigner les mouches.
— Donc, tu as demandé à Muller de te prescrire une nanopilule qui régule le sommeil
— Comment le sais-tu ?
— Elle manque à ton attirail !

Hier, les vaches avaient deux estomacs. Un pour tout de suite, l’autre pour plus tard. Phil a adopté le même système pour son cerveau. En attendant de digérer l’information, il regarde sa femme, sourit, ouvre la bouche, la referme, l’ouvre.

— Il avait mieux. Il m’a proposé un dispositif qui vient de passer les essais cliniques.

— L’avantage, avec toutes les nouveautés que tu avales, c’est que tu pourras vendre ton corps au musée de la santé.

— Justement, cela ne s’avale pas. Et, je ne vais plus avoir besoin de tous mes bracelets, tatouages et même du miroir connecté.

— La révolution ? C’est quoi ce produit miraculeux.

— C’est un hypocondreur[1]. Cela se présente sous forme d’une grosse gélule en mousse naturelle qu’on garde dans sa poche. Quand on sent un léger malaise, on la malaxe.

— J’imagine que ta boule de mousse est remplie de nanoparticules connectées.

— Pas du tout. Elle est en mousse naturelle qui évite les ondes nocives.

— Comment suis-tu tes paramètres ?

— C’est là toute la performance de l’hypocondreur. On n’a plus besoin de les suivre. Après quelques jours d’acclimatation, on se sent beaucoup plus détendu et l’on dort mieux. Le docteur Muller m’a dit que dans 15 jours, je ne jurais plus que par l’hypocondreur.

La vache ! pense Zabou. Il est vraiment très fort le Docteur Muller. Il a toujours dans sa panse doctorale des traitements qui permettent de regarder tranquillement passer les trains du progrès.

[1] Hypocondreur est un mot de demain qui vient d’hypocondrie, anxiété obsessionnelle à propos de sa santé.

DISCRIMINETTES

Quelques phrases identifiées comme sexistes par le discrinotron :

  • Elle est intelligente pour une fille
  • Très bon CV. Dommage qu’elle ait des enfants.
  • Tu peux nous remercier. On s’est tapé tout le boulot pendant ton congé maternité.
  • Face au client, une femme, cela ne fait pas très pro.
  • Encore une qui voudra prendre ses mercredis.
  • Si on ne peut pas faire de réunion à 18 h, quand est-ce qu’on travaille.
  • C’est quoi cette Barbie ? Elle a dû coucher.
  • T’as tes règles ou quoi ?
  • Pour ce métier, il faut en avoir.
  • Pas besoin d’augmentation. Elle a conjoint qui gagne bien.
  • Tu mets une jupe et des talons, cela fera plaisir au patron.
  • Je me demande à qui elle a couché pour en arriver là.

Les discriminettes sont des lunettes augmentées de parité et égalité professionnelle. Grâce à la rugissante technologie, elles suppriment les discriminations entre les hommes et les femmes.

Les prévisions tombent et font mal à notre sens profond de l’égalité. Le forum économique et social affirme qu’il faudrait vivre encore en apnée pendant 170 ans avant d’atteindre la parité hommes et femmes au travail. La ministre Najat Vallaud-Belkacem nous fait frissonner en constatant que le nombre de femmes qui poursuivent des études scientifiques décroit : « À ce rythme, il faudra attendre 2080 pour atteindre la parité entre chercheurs et chercheuses au CNRS et sciences dures, et 2075 pour les écoles d’ingénieures», dit-elle. Pour éviter de subir cette éternité, il faut agir au plus vite avec tous les moyens disponibles. Si on met en œuvre des quotas, des lois, la lutte contre les discriminations manque un peu d’imagination. Pourquoi pas, par exemple utiliser la technologie dans sa version intelligente et utile et l’humour pour combler le fossé entre les sexes ? Quelques saltos cérébraux plus tard, les discriminettes sortent des limbes de quelques esprits féminins bien agités. Ces lunettes augmentées de parité et égalité professionnelle vont utiliser tous les artifices de la rugissante technologie pour:

  • Supprimer les disparités de salaires entre les hommes et les femmes.
  • Égaliser les chances professionnelles.
  • Supprimer les stéréotypes et massacrer le sexisme ordinaire.
  • Améliorer la visibilité des femmes…

Pour élaborer ces discriminettes, tous ceux (femmes et hommes) qui veulent une parité professionnelle hommes et femmes sont appelés à contribuer. Ils peuvent ajouter une fonction, modifier les fonctions initiales, renommer l’objet, le dessiner, commencer à créer un prototype.

Mode d’emploi

Vous enfilez les lunettes. Une ou plusieurs fonctions sont automatiquement activées.  Les discriminettes sont autoapprenantes. Elles disposent d’algorithmes qui s’enrichissent en fonction du pathos sexiste du porteur. Si les discriminettes sont destinées en priorité aux hommes, elles peuvent aussi être portées par les femmes. Certaines comprennent alors qu’elles cautionnent un sexisme trop ordinaire. D’autres créent de nouvelles fonctions favorisant la suppression des discriminations.

1. Discrinotron

Permis à points de non-discrimination Grâce aux capteurs sémantiques, le discrinotron identifie les phrases, attitudes et décisions discriminantes. Elle calcule ce potentiel d’exclusion qui aboutit aujourd’hui à ce que 80 % des femmes considèrent être régulièrement victimes d’attitudes ou de décisions sexistes dans leur entreprise. Des points sont défalqués à l’auteur de discriminations. Quand son discrinotron est à zéro, il peut récupérer des points en vivant la vie d’une assistante mère d’enfants en bas âge !

2. Stopleboulo

Déclenchement du blocage des ordinateurs et téléphones utilisés par les collaboratrices lorsqu’elles ont travaillé pour un équivalent salaire des hommes. La différence de salaires entre les hommes et les femmes étant de 15 % selon Eurostat, l’organisme de statistiques de l’Union européenne, le stopleboulo intervient le 7 novembre. Si les femmes choisissent de pratiquer un stopleboulo mensuel, elles ne travaillent que deux jours, la dernière semaine du mois. Les footballeuses professionnelles étant dix fois moins payées que les footballeurs, elles arrêtent le match à la neuvième minute. Les réalisatrices étant payées 42 % de moins que leurs homologues masculins devraient arrêter la diffusion de leur film à un peu plus de la moitié.

3. COURDEFOOT

Repérage des situations où les hommes jouent un rôle central et les femmes sont spectatrices Dans la majorité des cours de récréation, l’espace central est occupé par un terrain de football où les garçons jouent. Autour de ce terrain, les filles ont un espace réduit pour regarder les garçons jouer. Dans l’entreprise, le schéma se reproduit. Les postes centraux sont occupés par des hommes : dans les 100 plus grandes sociétés européennes, les comités exécutifs sont composés à 89 % d’hommes. 24 % des femmes dirigent des entreprises dans le Monde (étude du cabinet de conseil Grant Thornton, mars 2016). 39 % des entreprises du G7 ne comptent même aucune femme au sein de leur conseil d’administration… Courdefoot déclenche des coups de sifflet signalant un arrêt de ce jeu discriminant. Ils sont assez stridents pour étourdir les hommes et leur donner envie de s’éloigner de l’espace central.

4. EQUANTIZEUR

Mesure de l’expérience et la formation d’une femme et calcule de l’équivalent du poste et du salaire pour les hommes. L’equantizeur mesure l’expérience, la formation, le talent d’une femme et indique le poste et le salaire qu’on accorderait si c’est un homme. Particulièrement utile aux recruteurs, cette fonction permet de : – Supprimer les différences de salaires. Adoptée en priorité par les managers de la Silicon Valley, elle évite que les femmes aient des salaires de 40 à 50 % inférieurs aux hommes. – Diminue les défauts d’évaluation qui viennent du fait que, contrairement aux hommes, les femmes ne mettent pas en avant leurs réalisations. Si un recruteur ne respecte pas les préconisations de l’équantizeur, sa taille diminue et il est rapidement transformé en un nain de jardin. À cause de cette métamorphose, le discriminant peut perdre confiance en lui et se retrouver dans la situation peu enviable que connaissent de nombreuses femmes.

5. Métisseur

Évaluateur des performances d’un métissage égalitaire hommes-femmes Les études scientifiques se multiplient. Les femmes sont différentes, les hommes aussi ! Ces différences se traduisent dans des manières d’aborder le travail. Si les hommes sont plus dans l’action, les femmes excellent dans l’analyse et la perception. Les hommes ont plus l’esprit de compétition, alors que les femmes effectuent plusieurs tâches en même temps. Lorsqu’elles créent une entreprise, les femmes partent souvent d’un besoin, d’un manque observé dans la vie quotidienne, alors que les hommes privilégient les performances technologiques et les opportunités des marchés. Ce métissage des différences a un impact sur la performance d’une entreprise. Les entreprises qui ne comptent aucune femme dans leur comité de direction ont une performance de 18 % inférieure et celles qui comptent plus de 35 % de femmes parmi leur encadrement. Une étude de l’OCDE montre que si la France parvenait à une égalité vraie entre hommes et femmes tant en matière de participation au marché de l’emploi et de salaire que de taux entrepreneurial, elle engrangerait 9,4 % de croissance supplémentaire sur 20 ans. Le métisseur affiche les performances qu’une entreprise pourrait faire si elle était plus égalitaire. Ce quantitatif titille le fameux esprit de compétition des hommes.

6. Stéréotypeur

Identification des stéréotypes qui empêchent les femmes d’accéder à des postes de direction ou de s’engager dans certaines professions. Les stéréotypes ont la vie dure. Près d’un tiers des managers (29 %) pensent encore qu’il existe une différence de compétences liée à la génétique.  77 % des managers affirment que le savoir-faire est typiquement masculin alors que le savoir-être est pour eux plutôt une compétence féminine. « Tu ne vas pas t’enfermer derrière un ordinateur à manger de la pizza… Les filles cela parle aux gens, pas aux machines. » Ces stéréotypes freinent l’accès des femmes aux métiers du numérique. Ils se glissent ensuite partout de manière insidieuse pour les empêcher de rester dans la branche. Par exemple dans tous les jeux vidéos, les personnages féminins ont les seins comme des obus. Et ils se vendent bien. Le livre « Pourquoi les hommes n’écoutent jamais rien et pourquoi les femmes ne savent pas lire les cartes routières ? « a fait un carton, car il conforte les stéréotypes avec une sauce pseudo-scientifique. Quand il repère un stéréotype, le stéréotypeur projette des informations positives comme : En Malaisie, il y a autant de femmes que d’hommes dans les métiers du numérique. Les métiers ont la côte parce qu’ils ne sont pas salissants et permettent d’avoir des horaires souples.

UNE AFFAIRE DE POIDS

A VOS CLAVIERS

La planète a un vrai coup de chaud.
Pour l’aérer, il faut diversifier les sources énergétiques. Après l’énergie solaire, les biocarburants, les éoliennes, l’énergie humaine a fait son entrée au tableau des sources de production. Comme cette énergie est écologique, renouvelable et inépuisable, demain tous les lieux où les dépenses en énergie sont importantes (salles de sport, boîtes de nuit, cours de récréation…) seront équipés en récupérateurs.

La planète a aussi un vrai coup de gros.
L’obésité est devenue un fléau. Reconnue comme maladie par l’OMS en 1997, elle fait des ravages toujours plus grands. D’ici 2030, le nombre de personnes en surpoids  devrait atteindre 3,3 milliards de personnes.

Et pourquoi pas faire d’une pierre deux coups en éliminant l’obésité en transformant la graisse en énergie humaine ? Après avoir lu « Histoire de Poids » à vous d’imaginer un dispositif qui va résoudre deux problèmes.

Et si demain, on transformait notre graisse en électricité  !

Mia a la graisse généreuse. Elle s’en débarrasse en fournissant du jus. Ce régime solidaire et écologique vaut le jus en mettant quelques kilos de bonheur dans la balance.

Mia est une « indicée ». Ce mot fait pousser des soupirs à tous ceux qui croyaient que le grand chambardement technologique ferait voler en éclat les terminologies bureaucratiques. Manque de chance, au cours de longues réunions, des technocrates se sont occupés en décidant que le mot « obèse » était discriminatoire. Ils l’ont remplacé par le mot « indicé ». Ces cerveaux ont vendu l’affaire en expliquant que l’Indice de masse corporelle distingue les personnes ayant une morphologie normale de celles en surpoids.

Lucos n’a que faire de ces délires de bureaucrates. Indicée, obèse, Mia est pour lui une femme de poids qui chaque jour lui offre des kilos d’amour. C’est d’ailleurs pour cela qu’il fait attention à ses moindres signes de faiblesse.

— Mia, tu as l’air fatiguée

— J’ai l’impression qu’on m’a pompé mon énergie.

— Tu donnes toujours trop.

— On ne se refait pas.

— Tu as alimenté combien de personnes ?

Depuis quelque temps, Mia teste un dispositif miracle pour maigrir. Outre être garanti efficace, il est écologique et solidaire. Ses promoteurs l’ont d’ailleurs baptisé « Innovation de l’année ».

— Trois personnes, mais des gourmandes !

Le principe de ce système d’amaigrissement est de transformer la masse graisseuse en électricité. La transmission de cette manne hautement énergétique s’effectue en direct. On pompe, centrifuge, transforme et l’électricité produite alimente différents appareils.

— J’ai commencé la journée en donnant à Marie-Jeanne, une ménagère de plus de 90 ans qui fait le ménage à l’ancienne. Elle pousse son aspirateur. Elle préfère. Elle dit que les robots survolent la poussière. Elle n’a pas tort. Souvent, leurs concepteurs n’ont jamais caressé du bout d’un balais les troupeaux de moutons qui se cachent derrière nos meubles.

— Tu bougeais pour la suivre ?

— L’extracteur de graisses dispose d’un fil de 5 m, cela suffisait. J’étais assis à table.

— Est-ce qu’elle t’a servi à manger ?

— Juste deux ou trois petits gâteaux. Je ne pouvais pas refuser, elle était tellement contente de me les offrir.

Lucos regarde le compteur calories de sa femme et dit :

— Entre la graisse pompée et les gâteaux dévorés, tu as perdu 38 g.

— J’aurais crû plus, dit Mia. Ce n’est pas grave, je lui ai fait plaisir.

Lucos approuve. Pour lui comme pour Mia, ce qu’on ne donne aux autres ne pourra jamais se quantifier

— Je vois que tu as été ensuite chez Sue Halin.

— Là, j’ai donné un maximum. Dans sa cuisine, je fondais comme neige au soleil. Sue a besoin de la dose pour faire fonctionner tous ses robots. Elle a une armée en cuisine et en salle pour servir un couscous aussi généreux qu’elle. J’adore cette femme. Depuis trois ans, elle pratique le « un couscous acheté pour deux couscous offerts » et nourrit chaque jour des centaines de personnes dans le besoin.

— Son couscous est copieux ? glisse Lucos en ayant les yeux sur les performances du jour de sa femme.

— C’est surtout le meilleur couscous de la planète. Sue ne comprendrait pas que je refuse d’en manger.

Lucos approuve bien qu’il trouve que parfois sa femme en fait des kilos pour justifier sa gourmande générosité.

— Tu peux peut-être lui dire que tu veux maigrir. Elle comprendrait sans doute.

— Je veux maigrir…, mais pas m’aigrir en refusant de partager. J’offre du courant, ils me donnent du jus. Si je refuse, ils n’auront plus envie que je vienne transformer ma graisse en électricité.

Lucos sourit. Il doute que les concepteurs de ce régime miraculeux aient envisagé qu’il ne fonctionne que si les « indicés » acceptent de ne pas maigrir ou s’aigrir.